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La solitude du dirigeant

Ce n’est ni un défaut de caractère ni le signe que ça se passe mal. C’est une conséquence mécanique de la fonction. Ce qui ne veut pas dire qu’il faut s’en accommoder.

Il existe une statistique que tous les dirigeants reconnaissent instantanément sans qu’on ait besoin de la citer : le nombre de personnes qui dépendent de vos décisions augmente avec le temps, tandis que le nombre de personnes à qui vous pouvez avouer un doute diminue. Les deux courbes se croisent tôt, et rien dans le métier ne prévoit ce qui se passe après.

Pourquoi c’est mécanique

Diriger, c’est occuper une position asymétrique. Vous êtes celui à qui l’on demande, celui qui arbitre, celui qui doit tenir le cap y compris quand il ne le sent pas. Cette position rend certaines phrases impossibles à prononcer, non par orgueil, mais parce qu’elles auraient des conséquences réelles sur ceux qui les entendraient.

Dire à son équipe qu’on n’est pas sûr de tenir six mois n’est pas de la transparence, c’est un risque opérationnel. Dire la même chose à son associé, c’est engager une discussion qu’on n’est peut-être pas prêt à avoir. La retenue n’est donc pas un problème de communication : c’est une contrainte de la fonction.

La solitude du dirigeant n’est pas l’absence de gens autour de soi. C’est l’absence d’un endroit où dire les choses sans qu’elles produisent de conséquences.

Les quatre portes fermées

Aucune de ces quatre portes ne se ferme par malveillance. Elles se ferment parce que chacune de ces personnes a un intérêt dans la conversation. C’est précisément ce qui manque : quelqu’un sans intérêt dans l’affaire.

Les signaux à ne pas rater

L’isolement s’installe lentement et se remarque rarement de l’intérieur. Quelques signes qui reviennent souvent.

  1. Vous ruminez la même décision depuis des semaines sans avoir pu la formuler à voix haute devant quelqu’un.
  2. Vous avez cessé de raconter votre travail en dehors du travail, parce qu’expliquer le contexte est devenu trop long.
  3. Vous vous surprenez à mentir un peu quand on vous demande comment ça va, y compris à des gens en qui vous avez confiance.
  4. Les bonnes nouvelles ne vous font plus grand-chose, tandis que les mauvaises vous atteignent plus qu’avant. C’est souvent le premier signe de fatigue profonde.
  5. Vous évitez les événements professionnels parce que l’idée de raconter une version présentable vous épuise d’avance.

Ce qui aide réellement

Quatre choses, par ordre d’efficacité observée. Aucune n’est spectaculaire.

  1. Des pairs au même stade. Le remède le plus direct. Découvrir que le problème qui vous obsède depuis un mois est arrivé à quatre personnes sur cinq autour d’une table change radicalement sa taille perçue.
  2. La régularité plus que l’intensité. Un rendez-vous tous les quinze jours vaut mieux qu’un séminaire annuel. Ce qui isole, c’est la durée sans interlocuteur, pas l’absence de moment fort.
  3. Un cadre sans enjeu. Il faut que la personne en face n’ait rien à gagner ni à perdre à ce que vous dites. C’est ce qui rend les pairs plus utiles que les associés, et souvent que les proches.
  4. Un accompagnement professionnel si les signaux persistent. Coach, thérapeute, médecin. Les pairs ne remplacent pas un professionnel quand la fatigue devient un sujet de santé.

Où s’arrête le rôle des pairs

Autant être clair, y compris contre notre intérêt : un dîner entre dirigeants n’est pas un soin. Une table de six sert à remettre un problème à l’échelle, à obtenir un avis non intéressé, à se sentir moins seul. Elle ne traite pas un épuisement installé, ni une dépression, ni une situation qui vous empêche de dormir depuis des mois.

Si vous vous reconnaissez dans plusieurs des signaux ci-dessus depuis longtemps, parlez-en à un médecin ou à un professionnel formé pour ça. Un cercle de pairs est un bon complément. Ce n’est pas un substitut, et vous méritez mieux qu’un demi-remède.

Questions fréquentes

La solitude du dirigeant est-elle fréquente ?

Elle est quasi universelle chez les personnes qui dirigent depuis plus de deux ans, quelle que soit la taille de l’entreprise. Elle touche autant les indépendants que les patrons de plusieurs centaines de salariés, pour des raisons différentes : les premiers manquent d’interlocuteurs, les seconds manquent d’interlocuteurs sans enjeu.

Comment en parler sans passer pour quelqu’un qui ne tient pas la route ?

En le disant à des gens qui ne dépendent pas de vous. C’est toute la différence entre en parler à son équipe, où le doute a des conséquences, et en parler à des pairs, où il n’en a aucune. Le contexte compte davantage que la formulation.

Un cercle de dirigeants remplace-t-il un accompagnement ?

Non. Un cercle sert à sortir de l’isolement et à obtenir des avis désintéressés. Si vous ressentez un épuisement durable, des troubles du sommeil ou une perte d’élan qui s’installe, un professionnel de santé est l’interlocuteur adapté. Les deux peuvent aller ensemble.

Faut-il choisir des pairs du même secteur ?

Pas nécessairement, et souvent c’est même préférable de mélanger. Les problèmes de dirigeant sont largement transversaux : recrutement, associés, trésorerie, fatigue. Un secteur différent apporte un regard neuf et supprime toute crainte de concurrence.

À lire ensuite

Une table de six, deux fois par mois.

Aden Society est un cercle privé de fondateurs à Paris. Les 1er et 3e mardis, six personnes à table. Pas de pitch, pas d’animateur. La candidature prend trois minutes.